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COMMUNIQUER PAR DES ACTES ET GOUVERNER PAR LA PAROLE

Posté par: Alassane kitane| Lundi 12 mars, 2018 18:03  | Consulté 417 fois  |  0 Réactions  |   

         QUAND GOUVERNER DEVIENT COMMUNIQUER

 

Edward Bernay a dit  « la démocratie qui est la nôtre doit être une démocratie administrée par une minorité intelligente qui sait comment enrégimenter et guider les masses. ». Cette déclaration, quoique scandaleuse, est l’expression authentique de la façon sournoise dont pensent les hommes politiques en général et les gouvernants en particulier. D’instrument politique, la communication est passée au statut de finalité en politique : communiquer à tout prix et sur tout. L’art de gouverner est-il devenu l’art de la rhétorique ? Est-il, sous ce rapport, possible que la démocratie soit une illusion de liberté de penser et de souveraineté ? 

 

Un des principes essentiels de la communication politique est la mise en scène : la réalité la plus anodine est scénarisée, découpée, décompressée en une infinité de petites réalités dans le seul but d’occuper les esprits et de s’accaparer du cerveau des citoyens. La même réalité peut être présentée sous des facettes multiples pour donner l’illusion d’une nouvelle réalité. Cette intempérance dans la communication a évidemment comme conséquence, la concurrence faite à l’action par la parole. Nos gouvernants excellent davantage dans l’art oratoire que dans l’art de gouverner la cité avec vertu et efficacité. Certaines actions n’ont d’ailleurs pas d’autre portée que de séduire comme les mots : leur principe d’existence est l’effet à produire sur la cible (en l’occurrence ici le citoyen). L’efficience et l’opportunité des choix politiques en prennent un sacré coup : beaucoup de projets initiés par nos autorités actuelles s’inscrivent dans cette dynamique.

 

Il faut, à titre illustratif, ranger la manie du gouvernement actuel à créer des programmes (PUDC, PUMA, PNDL, PROMOVILLES, etc.) dans le registre de la communication scénarisée : le travail de ces entités incombe naturellement au gouvernement parce qu’il fait partie de ses obligations régaliennes. La redondance est ici frappante, mais elle a une fonction politique : celle de convaincre l’électorat qu’on travaille ou qu’on a innové. Or dans les faits, rien n’a changé car les différents gouvernements qui se sont succédé ont fait les mêmes réalisations sans ces nombreux programmes. La communication est à la gouvernance ce que le spectacle est au catch en tant que sport. Bien souvent dans ce sport, le spectacle l’emporte sur la réalité de la confrontation et sur le fair-play. La communication politique est le plus souvent au service du maquillage de la réalité face à laquelle achoppe naturellement le manque de vision et d’ambition.

 

La norme de la gouvernance est comparable à celle de l’éducation : éduquer c’est adosser une conduite à un idéal ; éduquer c’est affiner et mettre en valeur des potentialités en fonction d’une conception de ce que doit être l’humain pour une communauté ; éduquer c’est contraindre une nature à se conformer à une norme et à des valeurs. Gouverner, c’est donc forcément réaliser un destin pour un peuple ; gouverner, c’est avoir une ambition parfois périlleuse pour sa propre popularité, mais dont les avantages sont reconnus par la postérité. Aristote a dit que les racines de l’éducation sont amères mais les fruits en sont doux : tel doit être également le principe de la gouvernance politique. Mais les démagogues ont tout bonnement perverti cet art en un simple artifice ou subterfuge pour conquérir ou conserver le pouvoir. Ce n’est donc pas étonnant que notre époque soit celle d’une esthétique du pouvoir : la mise en scène, le désir de toujours plaire au public et l’obsession de la foule rongent la cervelle des hommes politiques. Comme les stars du cinéma ou de la musique, les hommes politiques modernes se comportent très souvent comme des comédiens, des acteurs qui jouent sur une scène à ciel ouvert. L’art politique a cessé d’être un art pour n’être plus qu’un pseudo art : aucune authenticité, aucun génie (le plus médiocre des hommes peut accéder au pouvoir et être présenté comme un héros) et presque plus de grande révolution politique ou économique.

 

Un autre principe de la communication politique est la désinformation : les hommes politiques, contrairement à ce qu’ils affirment sur les plateaux de télévision et les studios de radio, ne croient pas au bon jugement de l’opinion. Ils font tout pour la manipuler ou, à défaut, pour l’influencer : on ne peut pas diaboliser un peuple, mais on peut chercher à la désinformer. Il y a quelque mois, sentant les prémices d’une campagne arachidière désastreuse, le gouvernement sénégalais, par l’intermédiaire de ses réseaux dans la presse, a véhiculé l’information scandaleusement fausse selon laquelle « la Chine est devenue un pays producteur d’arachide ». Une telle désinformation était sans doute destinée à préparer les consciences pour qu’elles acceptent le désastre auquel les producteurs d’arachide font face présentement. Comment la Chine, qui est depuis très longtemps le premier pays producteur, peut-elle subitement passer de ce rang à celui de novice en production d’arachide ? Même en Afrique le Sénégal vient loin derrière le Nigéria et le Soudan, mais on fait comme si le marché sénégalais était le seul à alimenter la demande chinoise.

 

Il y a aujourd’hui une tentative d’exercer une autorité sur l’âme « la psyché » du public par les communicants : la manipulation agit sur les consciences comme l’alcool sur le cerveau. La communication est un acte et, inversement, certains actes posés relèvent purement et simplement de la communication politique. Quand un Président mobilise toute la logistique de l’État pour inaugurer 40 km de route, c’est parce qu’il cherche à séduire, à plaire. Pourtant cet acte cache une avilissante vérité : Macky ne fait que rafistoler les ratés de Wade (40 Km sur 198) ! L’univers de la communication a pour boussole la séduction, tandis que celui de la gouvernance est normé par la dextérité face à l’imprévu et à la réticence des populations. Un homme d’État visionnaire n’a pas peur d’être impopulaire par moment, là où l’homme politique a horreur de déplaire.

 

L’intelligence est ainsi remplacée par la ruse dans la communication politique : l’image fait désormais office d’argument. L’image sarcastique est mêlée au cynisme d’une communication : la meilleure façon de se faire passer pour un sauveur (alors même qu’on est le pire criminel) c’est de construire une identité politique négative à ses adversaires politiques. L’image de « voleur », de « prédateur » et l’usage empathique des termes « deniers publics », « reddition des comptes », « gouvernance sobre et vertueuse », etc. sont destinés à figer l’opinion des électeurs.

 

 L'auteur  alassane kitane
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