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ISMAÏLA MADIOR FALL, LE LYSSENKO DE NOTRE EPOQUE ?

Posté par: Alassane kitane| Dimanche 22 avril, 2018 06:04  | Consulté 1001 fois  |  0 Réactions  |   

  QUAND LA POLITIQUE CORROMPT ET ASSERVIT LA SCIENCE

              Ismaïla Madior Fall, le Lyssenko[1] des temps modernes ?

 

 

« Ne reconnais pas la vérité dans la bouche de certains hommes, mais tache de reconnaître d’abord la vérité, et tu reconnaitras ensuite les véridiques ». L’imam Ali

 

Au-delà de la question de savoir, quand le savant va voir le vizir, lequel des deux a réellement sollicité l’autre, il faut inscrire les relations entre la science et le pouvoir politique dans le registre de la contagion réciproque. Cette relation est toujours compromettante pour les deux sphères : la science se mue en fanatisme ou en supercherie intellectuelle lorsqu’elle veut servir la politique. L’adage a raison de nous déconseiller de vouloir servir deux maîtres à la fois. Quand un savant se met au service de l’homme politique, il est tenaillé entre deux maitres inconciliables, à savoir la vérité et le mensonge. La science peut tolérer les erreurs, mais elle ne peut pas permettre à un individu de la sacrifier au gré de ses convictions, qu'elles soient religieuses politiques, ou morales. La relation entre science et pouvoir politique est compromettante pour celui-ci car, c’est sur la pente trop raide de la pseudo scientificité qu’il se transforme en tyrannie avec comme caractéristique l’usage submergeant de crédos. Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice, disait fort justement Montesquieu. Il aurait vu Macky Sall, et il n’aurait pas besoin d’un concept si savant, il l’aurait simplement désigné du doigt en guise d’illustration.

 

En religion certaines inconduites sont sanctionnées par l'excommunication, mais en science la seule sanction qu'on peut opposer aux apostats et aux imposteurs, c'est la déchéance intellectuelle : le cas Lyssenko en est une belle illustration. Que vaut le savoir quand l'homme qui en est nanti n'a pas peur de fouler aux pieds les principes qu'il défendait hier ? Que vaut un intellectuel qui, en fonction de ses intérêts politiciens, n'hésite pas apostasier ses thèses ? Et si la loi sur le parrainage n’était que l’aboutissement d’un long et sournois processus de déconstruction de la démocratie sous le voile de la science ?

 

Prétendant détenir la vérité et prétextant de leur majorité parlementaire, Macky Sall, son versatile ministre de la justice et leurs députés nous ont imposé une révision constitutionnelle portant sur le parrainage. Alors que l’opportunité et la pertinence de cette réforme n’ont pas encore fait l’objet d’une délibération nationale, ils se sont empressés de la voter. Incapable d’argumenter scientifiquement cette décision, le ministre de la justice s’est finalement refugié derrière son statut de professeur pour clore le débat. C’est ce qu’on appelle abuser de la caution scientifique de son statut pour justifier l’indéfendable : j’ai raison parce que je suis professeur de droit ! La majorité (caisse de résonnance du gouvernement) s’est elle aussi bornée à dire : j’ai raison parce que j’ai le plus grand nombre ! Dans les deux cas, on tue le droit et on vide la vérité de sa substance ; dans les deux cas on a transposé dans le champ scientifique des convictions et des intérêts politiques.

 

Il faut remarquer que cette attitude d’infaillibilité a été, tout au long de l’histoire, celle des régimes totalitaristes. Les totalitaristes et les idéologues savent, comme le dit l’imam Ghazal, que c’est le « tort des esprits faibles de ne reconnaître [de mesurer] la vérité que dans la bouche de certains hommes, au lieu de reconnaître les hommes lorsqu’ils disent la vérité ». Ismaïla Madior Fall sert donc de critère, et en même temps de gage, de véracité de tout ce que le gouvernement propose comme réforme antidémocratique. Car comme l’explique Ghazali, il est conscient que « la plupart des gens admettent un propos, même faux, s’il est tenu par quelqu’un qu’ils apprécient ; tandis qu’ils n’en veulent pas, même vrai, dans la bouche de ceux qu’ils n’aiment point ». Nous avons donc un professeur qui surexploite sa caution scientifique pour servir de vils instincts politiques. Or quand bien même il posséderait la vérité, la démocratie exige de lui la recherche du consensus au lieu de chercher à l’imposer de façon aussi tyrannique. Ce qui s’est passé le 19 Avril  2017 est un attentat contre la démocratie et le bon sens du citoyen. La question que j’aurais posée à ce ministre spécialiste du reniement est simple : a-t-on le droit d’imposer la vérité à tout prix ?

 

Politiquement revendiquer ou légitimer le droit ou le fait d’imposer la vérité à tout prix est plus périlleux que n’importe quelle folie humaine. Supposons un instant que quelqu’un puisse revendiquer avec succès le droit d’imposer ce qu’il tient pour vrai à tout prix ! Une telle entreprise serait la légitimation a priori de tous les abus politiques. Les dictateurs et les tyrans les plus odieux trouveraient à travers ce précepte un alibi pour justifier leurs politiques les plus impopulaires et les plus corrompues ; il n’y a pas de meilleure théorie pour absoudre tous les crimes politiques que ce précepte qui est le droit d’imposer la vérité à tout prix. Il faut toujours accorder et respecter scrupuleusement le droit de se tromper, de choisir même l’erreur et l’illusion à la place de la vérité, car sans un tel droit la notion de liberté se vide complètement de tout contenu.

 

En science, une vérité qui s’imposerait à tout prix serait le plus grand obstacle épistémologique. Le cas du biologiste Lyssenko (1898-1976) en ex URSS montre que la sacralisation de la vérité est dangereuse aussi bien pour la société que pour la science. Pour Lyssenko, les variations de caractères entre individus n'apparaissent pas de façon aléatoire ; elles sont orientées pour répondre aux conditions dans lesquelles se trouve l'organisme. Cette théorie qui est plus idéologique que scientifique ne repose sur aucune expérience. Elle repose plutôt sur une transposition d'un discours politique vers la biologie : le progrès de l'espèce provient de l'effort (voire du sacrifice) des individus. Cet effort doit être transmis à la descendance pour qu'il y ait un progrès. En gros Lyssenko, plus charlatan que scientifique, prétend que ses théories confirment, dans une certaine mesure, le socialisme ! Lyssenko se fait connaître grâce au succès de la pratique de la vernalisation, qu’il importe en Russie et qui consiste à semer au printemps des variétés hivernales de graines après les avoir fait gonfler pendant l’hiver dans des conditions précises. Des biologistes contre Lyssenko ont été emprisonnés au nom d’une « vérité » dont l’absurdité est pourtant incommensurable. Pire, la biologie en URSS a été longtemps victime de ce culte de la véracité des théories de Lyssenko.

 

D’ailleurs si le droit d’imposer la vérité à tout prix est conféré à quelqu’un et que cette vérité qu’il entreprend imposer se révèle par la suite n’être qu’une chimère, une erreur ou une utopie, qu’est ce qui réparerait le préjudice subi par ceux sur qui cette illusion de vérité était exercée avec contrainte ? Combien de fois l’humanité, la science, la philosophie et les politiciens se sont accrochés à des erreurs qu’ils avaient prises pour des vérités ? On dit souvent par expérience qu’il y a des vérités qui ne sont pas bonnes à dire (même si Kant estime que le devoir de véracité est inconditionnel) car la nature humaine trop faible n’est pas toujours apte à supporter la vérité dans sa nudité. L’humilité est la vertu que l’homme de science et l’homme politique devraient tous deux cultiver, mais malheureusement c’est chez eux qu’elle fait le plus défaut.

 

Face à l’arbitraire il est d’usage de passer par l’ironie ou par la fable (comme celles de La Fontaine) pour dénoncer les dérives de la folie politique des gouvernants et la vanité des hommes. Nous préférons ici l’ironie pour déconstruire le mythe scientifique qui a permis à Ismaïla Madior Fall de troquer sa caution scientifique contre les bienfaits matériels de Macky Sall.

 

Imaginons que les chrétiens et les juifs eussent dit aux musulmans « il vous faut tel nombre de parrains pour montrer que vous êtes dignes d'être une communauté comme nous ». L'islam aurait-il grandi si les musulmans avaient accepté un tel précepte ? Serait-il devenu ce qu'il est aujourd'hui ? Imaginons qu'une confrérie qui s'appelle la « Madioriya » veuille voir le jour au Sénégal et que les confréries existantes lui opposent le même raisonnement : à savoir si la Madioriya ne peut pas avoir tant de talibés, elle n'a pas le droit de se présenter comme confrérie. Les confréries qui existent aujourd'hui seraient-elles devenues ce qu'elles sont si on leur avait opposé le même raisonnement. Il ne s'agit pas de savoir si quelqu'un peut qui ne peut récolter tel nombre de signatures a le droit à se présenter à la présidentielle, mais plutôt de modification de la constitution pour des mobiles purement politiciens.

 

Les partis politiques ont des obligations politiques, ils sont sur le terrain pour leur implantation populaire et idéologique, ce qui nécessite des moyens : en instituant le parrainage, on leur demande de sillonner encore le pays pour récolter des signatures dont ils ne savent pas si elles ne créeront pas doublure et invalidation ! Un parti politique est déjà parrainé parce qu'il a un récépissé délivré par le ministre de l'intérieur, il n'a pas besoin d'un autre parrainage. Il est plus efficace de lutter contre la prolifération des partis politique en amont avec le parrainage comme gage de délivrance d’un récépissé ; et même dans ce cas, il est loisible à ministre de petite moralité d’en délivrer frauduleusement pour les siens. Dans ce pays où les gens achètent le vote, qui peut garantir qu'il n’y aura pas d’entrepreneurs politiques prêts à acheter des signatures alors qu'ils n'ont personne derrière eux ?

 

Macky Sall poursuit sa logique d’élimination systématique de ses adversaires : cette loi sur la parrainage n’est que l’ultime intrigue contre la démocratie. Tout a commencé avec la CREI, une cour dont la cruauté et l’inhumanité n’ont point d’égale dans l’histoire des procès que les loups ont intentés contre les agneaux. Sous le coup de l’émotion, nous n’avons pas vu qu’en instituant la CREI, Macky Sall a tout bonnement délégitimé le travail que les organes de contrôles ainsi que les différentes cours faisaient jusqu’ici. Mais comme il s’agissait du fils de Wade, on a laissé faire l’arbitraire. Et comme un malfaiteur a besoin de toujours réinventer son mode opératoire, il fallait, quand la candidature de Khalifa Sall est devenue une alternative crédible face au monstre sans grâce,  sortir cette histoire de la caisse d’avance. La frénésie du pouvoir n’étant jamais à bout de souffle et d’intrigues, il fallait encore trouver un ultime croc-en-jambe pour perturber la sérénité des citoyens et barrer déloyalement la route à des candidats défaiseurs de roi (ils ne peuvent pas gagner, mais il peuvent faire perdre le Président). Sécuriser à tout prix la course effrénée vers un deuxième mandat : tel est le mobile qui a déterminé l’institution de cette sordide loi sur le parrainage.

 

Il faut dire, pour terminer, que tout ceci devra s’arrêter un jour : soit par la sagesse, soit par le sang. S’il y a encore quelques apôtres de la paix et des dépositaires de la sagesse, ils ont l’obligation morale de dire à Macky Sall de renoncer à cette voie assurément périlleuse pour la pérennité de la nation. A défaut d’une telle sagesse, Macky Sall et les leaders d’opinion seront les seuls responsables, devant Dieu et devant l’histoire, de ce qui pourrait arriver dans ce pays.

 

Alassane K. KITANE

Professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès

SG du Mouvement citoyen LABEL-Sénégal

 

[1] Pseudo biologiste soviétique dont les thèses prétendaient corroborer le socialisme. 

 L'auteur  alassane kitane
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