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Kémi SÉBA ou le délit du courage de la lucidité

Posté par: Alassane kitane| Mercredi 30 août, 2017 18:08  | Consulté 343 fois  |  0 Réactions  |   

Kémi SÉBA ou le délit du courage de la lucidité

 

 

        Dans un univers d’imposture généralisée et d’ignorance entretenue à dessein, faire preuve de lucidité est un acte de courage rare mais aussi risqué. En brûlant le billet de banque, Kémi savait parfaitement qu’il était en train de détruire la propriété d’autrui, en l’occurrence, la BCEAO qui, est elle-même la propriété de la France. Mais que pouvait-il faire d’autre ? L’héroïsme s’inscrit toujours dans une dialectique entre la normalité et l’anormalité, entre le lyrisme et le réalisme, entre le symbolisme et la praxis résolue gage d’innovation.

 

Le franc CFA est une monnaie d’asservissement, un frein à l’émancipation des Africains, un symbole de servitude volontaire de nos élites politiques et intellectuelles. En tant que citoyen de l’Afrique et panafricaniste volontariste, mais lucide, Kémi Séba a posé un acte symbolique d’une portée incommensurable. Car par le CFA, nous avons confié notre souveraineté économique et monétaire à la puissance coloniale : nous lui avons dit « nous ne sommes pas encore assez murs pour nous libérer totalement de ta tutelle ».

 

  En brûlant un billet de franc CFA, Kémi Séba a voulu détruire un des vestiges infamants de la colonisation, car l’autre vestige à déconstruire est la langue du colon. Par le franc CFA, la France contrôle nos économies en en faisant des succursales de l’économie française : il est temps que les Africains sachent qu’en travaillant et en nous enrichissant dans le franc CFA, nous faisons exactement ce que faisaient les anciens esclaves dans les champs de plantation en Amérique.

 

Chaque centime de francs fructifié en Afrique est un gain pour le trésor français ! Kémi Séba savait ce qu’il faisait : dans ce billet de 5000f CFA sont capturés l’effort, la misère et les espoirs déçus de millions d’Africains. Le franc CFA est une institutionnalisation de la servitude financière et économique volontaire.

 

  Au début de tout rêve il y a un sacrifice, au commencement de l’histoire il y a des hommes qui ont fait don de leur personne pour la rédemption de leur communauté. L’acte de Kémi Séba n’est pas un vulgaire acte de bravade contre l’autorité de la banque : c’est une alerte à l’endroit de ses frères africains, une invite à une prise de conscience face à la profondeur de la servitude. Qui est assez aveugle pour ne pas voir qu’en contrôlant notre monnaie, la France contrôle toute la structure économique de nos pays et dispose, par conséquent, de moyens directs pour nous maintenir dans la position de colonies économiques ?

 

Il faut donc juger l’acte de Kémi Séba davantage sur le plan symbolique que sur celui purement juridique. Sous ce rapport, le combat de Kémi Séba ne peut pas être simplement réduit à une croisade contre le franc CFA : tous les vestiges de la colonisations devront être déboulonnés pour une véritable renaissance africaine.

 

  Car la langue du colon aussi fait exactement le même ravage que le franc CFA sur le plan psychologique et intellectuel. Nous faisons comme si cette langue était une fatalité ou « un mal nécessaire » sans mesurer ses conséquences sur le plan mental et sur celui des performances scolaires chez nos enfants. Comment dans un pays où l’écrasante majorité parle wolof peut-on composer un hymne national dans la langue française ?

 

Nos sportifs et nos élèves sont totalement impassibles lorsque l’hymne national du Sénégal est exécuté ou chanté parce qu’ils n’y sentent pas leur âme sénégalaise. Le régime bricoleur de Macky Sall a poussé le ridicule jusqu’à faire chanter cet hymne à Jules Faye en wolof oubliant que c’est dans la langue française qu’il a été pensé et façonné. C’est ce qu’on appelle l’art de l’imposture !

 

La parole est sens et vie disent les poètes lorsqu’elle est transposée d’une langue à une autre, elle perd une partie de son sens et de sa vie. Il faut arrêter cette singerie qui fait de nous d’éternels extravertis. Traduire l’hymne national en wolof est un délit à l’état actuel des choses et au regard de la constitution. : il faut aller plus loin et abolir cet hymne pour en composer un autre en wolof ou dans la langue qu’on veut.

 

 Il faut nous libérer de la langue française dans ce pays car, loin d’être pour nous « un butin de guerre », elle constitue une blessure, un handicap de guerre. Une langue véhicule une culture et traduit toujours l’ensemble des rapports que les hommes entretiennent entre eux et entre eux et la nature. La langue française que nous utilisons comme moyen d’acquisition de la culture et de la science ne fait que nous maintenir dans le folklore et la littérature scientifique.

 

La paresse intellectuelle et le manque de courage nous ont, jusqu’ici, empêchés de poser ce jalon important de l’émancipation. Les renégats de l’histoire s’empressent toujours  d’avancer les arguties du genre « le français un ciment de la cohésion sociale », « si on prend le wolof comme langue officielle les autres ethnies se sentiraient frustrées », « nos langues ne sont pas capables de véhiculer des contenus scientifiques », etc.

 

  Or comment peut-on arguer le fait prétexte que le français est un ciment de cohésion nationale dans un pays où l’écrasante majorité s’exprime en wolof ? Cela voudrait dire donc que sans la France et le français nous ne saurions jamais constituer une nation : autrement dit c’est grâce à la colonisation que nous formons une nation.

 

Un tel argument est non seulement injurieux mais aussi une fausseté historique : c’est injurieux car une nation se forme dans l’histoire moyennant des crises et des luttes qui finissent dans le métissage ; c’est faux parce que le Sénégal, le Mali, la Guinée, etc. ont en commun la langue française et ils sont incapable de constituer une véritable nation autour de cette langue !

 

Les Gambiens ont l’anglais comme langue officielle, et on ne peut pas dire qu’ils sont moins proches des Sénégalais qui ont le français comme langue officielle. Au contraire la langue française est un facteur de division instrumentalisé par le sbire du colon pour dominer ses compatriotes et les exploiter.

 

  Dire que les autres ethnies seraient frustrées de voir le wolof, par exemple, devenir la langue officielle du Sénégal c’est faire preuve d’une mauvaise foi sans limite. Car comment une ethnie qui parle wolof dans le commerce, dans les réunions politiques et dans la religion sans gêne peut-elle logiquement s’offusquer qu’on parle wolof à l’école et dans les institutions ? Comment une ethnie peut-elle préférer s’exprimer dans une langue étrangère plutôt que dans une des langues locales ?

 

Ce sont les intellectuels formés à l’école française qui produisent ce genre d’argutie, mais le peuple a déjà franchi le cap. Les fondateurs des grandes confréries religieuses du pays ont montré la voie : malgré leur ascendance non wolof, ils ont préféré s’adresser à leur peuple en wolof. Ils sont de véritables visionnaires et les authentiques fondateurs de l’unité nationale du Sénégal.

 

Quant à l’argument selon lequel nos langues ne sont pas aptes à véhiculer des contenus scientifiques, il relève plutôt de l’affabulation car la science est un métalangage, un langage dégagé des impuretés du langage ordinaire et qui se transmet d’une langue à une autre sans modification.

 

  Le combat de Kémi Séba contre le franc CFA s’inscrit donc dans une dynamique de conquête d’une dignité perdue, d’une liberté des Africains refusée par des élites africaines. Le retard de l’Afrique ne sera jamais résorbé tant que nous continuerons à penser nos réalités dans la langue d’autrui et tant que nous produiront des richesses dans la calebasse d’autrui. Redonnons à notre peuple son âme culturelle si nous voulons  lui révéler sa fierté occultée et lui restituer sa gloire volée. Brisons toutes les chaines si nous voulons marcher droit sur le chemin de la liberté et du progrès.

 

Alassane K. KITANE

Professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès

SG du Mouvement citoyen LABEL-Sénégal

 L'auteur  alassane kitane
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Mots Clés: Kémi séba BCEAO
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