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La rhétorique des chiffres pour séduire au lieu d’argumenter

Posté par: Alassane kitane| Dimanche 18 mars, 2018 08:03  | Consulté 314 fois  |  0 Réactions  |   

QUAND GOUVERNER DEVIENT COMMUNIQUER : Deuxième partie 

 

Une autre dimension de la communication politique est ce qu’il est convenu d’appeler « la rhétorique des chiffres ». La façon la plus habile et la plus performante de mentir aujourd’hui en politique est de manipuler les chiffres. L’autorité des chiffres est un mythe tellement têtu qu’il est accompagné d’un argument d’autorité « les chiffres parlent d’eux-mêmes », comme s’il suffisait de brandir des chiffres pour clore tout débat. Celui qui utilise les chiffres dans un débat politique occulte pourtant d’autres données tout aussi importantes que les chiffres eux-mêmes : la source (toute statistique est politique de même que la mémoire est sélective) ; l’interprétation des chiffres est plus importante, en ce qui concerne la réalité humaine, que les chiffres eux-mêmes (il est moins risqué pour un gouvernant de parler d’emplois créés que parler du taux de chômage) ; le contexte signifie les chiffres plus que ceux-ci ne le signifient.

 

Le rapport entre la réalité et les chiffres est comme celui que Ferdinand de Saussure avait établi entre le signifié et le signifiant : le rapport est immotivé, purement conventionnel. En effet, la même réalité peut être mathématiquement modélisée de façon différente. Dans la lutte contre l’insécurité le gouvernement avancera des chiffres pour quantifier le nombre d’agents de police de proximité ou de commissariats créés, mais restera muet sur le nombre d’accidents de la circulation, le nombre d’agressions et de meurtre qui ne cesse pourtant de croître. Tout récemment, pour contenir l’adhésion de plus en plus massive des populations à la lutte des syndicats d’enseignants, le gouvernement n’a trouvé d’autre parade que la publication du nombre de rappels de salaire payés et du chiffre global que représente cette masse. Ce qu’il ne dit pas c’est que cet argent n’est pas un acquis, c’est un dû qui n’a strictement rien à avoir avec la question de l’alignement de l’indemnité de logement. On voit donc qu’en décontextualisant les chiffres on peut justifier ou infirmer ce que l’ont veut surtout quand la bonne foi n’est pas de rigueur. Les chiffres sont ainsi devenus des espèces de zombies intellectuels qui hantent notre pensée et nous empêchent de comprendre la complexité du réel.

 

Il y a, dans la communication politique, une véritable dialectique du logos (raison) et du pathos (émotion) dont le moyen-terme est le chiffre : le logos devient pathos en s’adressant plus aux sentiments qu’à la raison et le pathos devient logos, car plus les émotions sont mobilisées ou suscitées davantage on a l’apparence d’être véridique et sensé. Quand le gouvernent se gargarise du nombre de forages construits sous Macky Sall, il passe sous silence trois données plus importantes : les forage ne sont pas de même nature (type de la nappe, nature du sol, type de forage, coût du carburant, etc.), le nombre de forage en pannes et ceux dont la qualité de l’eau s’est fortement détériorée. Un ami me demandait ironiquement si le Sénégal que montre la télévision Walfadjri tous les jours et celui peint par les partisans de Macky Sall sont le même Sénégal.

 

La semaine passée également, ils ont inondé nos oreilles et nos cerveaux par un tapage indécent sur le dernier eurobond sollicité par le Sénégal sur les marchés financiers. Le gouvernement se vante d’avoir pu lever sur le marché financier international 1 184 milliards : Le « Soleil » du 07 Mars 2018 donne ces détails : « D’une part, sur le marché de l’euro, il est parvenu à lever un milliard d’euros. Soit 655 957 000 000 de FCfa. Un emprunt à un taux (4,75%) et sur une durée de (dix ans), jamais consenti à un pays africain jusqu’à ce jour. (…) D’autre part, sur le marché du dollar, le Sénégal a fait mieux : il a levé un milliard de dollars. Soit 528 271 000 000 de FCfa. Un emprunt à un taux (6,75%) et sur une durée inédite (trente ans). » Il faut remarquer d’abord que c’est archifaux : en 2015 l’Office marocain du phosphate (OCP) a levé sur les marchés financiers la somme de 1 milliards de dollars pour une maturité de 10 ans et demi et à un taux de 4,5 %.

 

Ensuite, le journaliste continue ses dithyrambes en ces termes : « en 2011, à l’eurobond initié par le Sénégal, les marchés financiers internationaux n’avaient répondu qu’à hauteur de cinq cent millions de dollars (soit environ 265 milliards de FCfa à l’époque). Emprunt auquel ils avaient appliqué un taux de… 8,75%. » On a omis de dire qu’à l’époque, au regard de la crise économique et financière en plus de la crise politique, il y avait plus de risque et donc moins de confiance. La logique des marché financiers est quasiment la même que celle de la bourse : la confiance et la surliquidité sont déterminantes. Voilà comment fonctionne la rhétorique des chiffres : on s’en sert pour justifier ce qu’on veut, même les idées les plus absurdes. Puisque le profane est souvent tétanisé par les chiffres, il suffit d’en brandir quelques uns pour se faire passer pour détenteur de la vertu et de la vérité. On se vante même d’avoir eu le meilleur taux en Afrique (ce qui est faux) et d’avoir fait mieux que les gouvernements précédents. Cependant ce que les autorités ne disent pas c’est que le contexte financier international et les perspectives économiques dues à la promesse des hydrocarbures faussent toute comparaison avec les prouesses des autres pays ou des autres gouvernements. Il était hors de question, il y a dix ans, d’accorder aux pays africains cette confiance qui leur permet aujourd’hui d’être mieux cotée sur les marchés financiers.

 

On voit donc qu’il est urgent de reconsidérer notre rapport avec les chiffres si nous voulons comprendre la communication de nos gouvernants. Il nous faut auparavant modifier qualitativement notre façon de décoder les actes posés par nos hommes politiques. Autant dans le langage ordinaire les hommes cachent leur faiblesse derrière les mots, autant dans la communication politique les gouvernants occultent leur inaction et leur infertilité derrière des actes scénarisés. Il ne nous reste plus qu’à souhaiter que la trouvaille des eurobonds ne devienne pas un « eurotombe » pour nos économies.

 

Alassane K. KITANE

Professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès

SG du Mouvement citoyen LABEL-Sénégal

 

 

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