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Lettre ouverte aux magistrats : il est temps de vous ressaisir !

Posté par: Alassane kitane| Samedi 14 juillet, 2018 13:07  | Consulté 336 fois  |  0 Réactions  |   

 

Par Ibrahima Sadikh Ndour

 

Vous incarnez et exercez le pouvoir qui constitue le dernier rempart de la démocratie. Vous êtes, à la fois, les piliers et les garants de l’État de droit, où tout le monde, y compris les pouvoirs publics, est soumis aux règles de droit. À cet égard, je ne puis m’empêcher de m’adresser à vous par voie épistolaire, et de façon publique, relativement aux doutes, inquiétudes et peurs suscités en moi par votre rôle actuel en matière de distribution de la justice.

 

Vous ne devez jamais oublier que vous rendez la justice au nom du peuple sénégalais. Par conséquent, il est tout à fait logique et normal, que celui-ci vous demande des comptes et s’assure que tous les jugements que vous rendez, en son nom, le sont conformément aux règles de droit établies. 

 

Pour exercer efficacement et équitablement votre mission, le peuple attend de vous une indépendance (en apparence et dans les faits) hors de tout doute ou suspicion raisonnable. C’est cette indépendance qui vous confère légitimité, crédibilité et respectabilité. Elle vous rend, aussi, débitrice de l’obligation (morale et légale) de vous montrer capables, en toute circonstance, de dire le droit sans vous laisser influencés par des pressions extérieures, surtout celles émanant des sphères de pouvoir (politique, économique et maraboutique).

 

Je ne sais pas si vous vous rendez compte du divorce qui s’est installé entre vous et le peuple, au nom de qui vous rendez la justice, depuis ces cinq dernières années. S’il y a parmi vous quelques-uns qui restent lucides et, heureusement, en sont conscients, malheureusement, plusieurs membres de votre auguste corporation donnent l’impression d’être sur une autre planète en continuant de vivre dans le déni. Les liens entre le peuple et vous sont rompus. La confiance du peuple dans le système judiciaire s’est fortement étiolée, même si certains parmi vous, pris individuellement, continuent de bénéficier de cette confiance et de jouir d’une grande respectabilité. Plus grave, le peuple est arrivé à un stade de défiance à votre égard comme le prouve les faits rappelés ci-après et qui ne s’étaient jamais produits auparavant :

 

Fait # 1. Des citoyens qui défient la Cour en pleine audience : fin juillet 2014, en pleine audience de la CREI qui jugeait Karim Wade, « Moïse Rampino a subrepticement quitté le public pour se diriger vers les magistrats de la Cour, en scandant : ‘’Nous disons non aux magistrats’’. Il a été maîtrisé par les forces de l’ordre qui étaient présentes dans la salle d’audience » (Seneweb, 30 juillet 2014). Il les aurait traités, en plus, de « corrompus ». Le prévenu est accusé de « trouble à l’audience », jugé puis condamné à deux ans de prison ferme.

Fait # 2. Le public qui empêche un Président du Tribunal de lire un verdict : dans l’affaire de la caisse d’avance de la Ville de Dakar jugée en première instance, le Président Lamotte, a été interrompu par le tohu-bohu de la salle et n’a pu continuer la lecture de son jugement. « Et à peine la sentence annoncée par le juge Malick Lamotte, les partisans du maire de Dakar se sont levés, ont crié, pleuré. Cohue, manifestation, la salle a été évacuée immédiatement. Le juge n’a pas eu le temps de finir la lecture du délibéré » (RFI, 30 mars 2018).

Fait # 3. Des juges hués en pleine salle d’audience : récemment, lors de l’ouverture du procès en appel du Maire de la Ville de Dakar, les personnes présentes dans la salle d’audience ont hué les juges suite au boycott des avocats de la défense. Elles s’étaient mises « à conspuer la Cour. Irrité par ce concert de huées, le président Demba Kandji a intimé l’ordre aux gendarmes d’évacuer la salle. (…) ‘’Corruption’’, s’est mise à scander la foule qui rechignait à sortir, pour se faire entendre des juges. ‘’Faites sortir le public’’ ! s’est mis à fulminer le juge Kandj dans le micro. » (Enquête+ du 10 juillet 2018).

Ces trois faits, pris parmi tant d’autres, ne sont pas des actes isolés, ni des agissements d’individus égarés, téléguidés, incultes et subversifs. Vous devez les analyser attentivement et en tirer les conséquences qui s’imposent en termes de changements dans la manière dont la justice est distribuée.

 

En effet, ces faits sont, au contraire, l’expression d’une exaspération du peuple à votre égard. Le peuple n’a plus l’impression que la justice est rendue en son nom. Il a le sentiment que vous rendez des jugements pour des motifs qui sont complètement étrangers à la justice en prenant soin de les habiller dans un juridisme diffus et ésotérique comme dirait Montesquieu : « il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice ». Plus grave, le Procureur de la République menace de poursuivre quiconque qui penserait et dirait le contraire sous le délit d’outrage à magistrats.

 

Jamais dans l’histoire du Sénégal, la magistrature ne s’est « couchée » (le mot est de l’un de vos ex-collègues) aussi platement que durant le règne de Macky Sall. Est-il besoin de vous rappeler cette populaire maxime : « quand la politique entre dans le prétoire, le droit en sort par la fenêtre » ? Il est temps de sortir de votre douillet cocon, d’entendre le peuple et d’apporter les changements attendus dans la distribution de la justice. Le peuple a du mal à vous saisir, lorsque vous vous montrez diligents et répressifs, à l’extrême, contre les auteurs de larcins et au même moment vous vous emmurez dans un silence assourdissant face à des actes de déprédation et de détournements des deniers publics, flagrants ou matériellement établis par les corps de contrôle. 

 

Bref, il est temps de vous ressaisir pour éviter notre pays de sombrer dans le chaos, car « quand l’ordre est injustice, le désordre est déjà un commencement de justice » (Rolland). Vous devez vous rappeler, à tout moment, conformément à votre serment, que « le devoir des juges est de rendre la justice » (La Bruyère).

 

Ibrahima Sadikh NDour

 L'auteur  alassane kitane
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Mots Clés: Justice sénégalaise
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alassane kitane
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