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Sénégal : une démocratie dévoyée en technocratie du mensonge

Posté par: Alassane kitane| Lundi 19 février, 2018 17:02  | Consulté 459 fois  |  0 Réactions  |   

 

Succédané d’une version fanatique du scientisme, la technocratie consacre l’avènement des ingénieurs, des savants et, plus généralement encore, des experts en tout genre au pouvoir. Squattant la légitimité populaire, la technocratie constitue aujourd’hui une résurrection d’une certaine aristocratie (gouvernement des élites) dans la démocratie. Les spécialistes des sciences humaines, les experts en communication et les intellectuels médiatiques en constituent la trame de fond. Nantis de connaissances scientifiques (au sens large du terme), ils vendent leurs services au plus offrant (c’est-à-dire au pouvoir) et n’hésitent pas à habiller leur prise de position par un discours scientifique ou pseudo scientifique dans le but d’imposer leur volonté politique.

 

La technocratie est à la démocratie ce que le virus est à l’organisme : elle n’accède pas au pouvoir par une conquête démocratique directe. Elle parasite le régime démocratique par un procédé sournois que Dina Dreyfus et Florence Khodoss qualifient « d’usurpation de la caution scientifique [1]». Il s’agit de déguiser scientifiquement l’argument d’autorité ou une opinion politique pour étouffer toute possibilité de mise en question. Les arguments du genre « le Sénégal a un taux de croissance de 7.1% », « les signaux sont au vert », « les équilibres macro-économiques », « Moody’s a maintenu la note B­ plus du Sénégal », « le Sénégal a enregistré cette année une production un record de 1.500.000 de tonnes d’arachide » etc. ne sont pas faciles à discuter, non pas parce qu’ils sont vrais, mais pour deux raisons exactement opposées à la vérité.

 

La première est qu’avec les mathématiques en général (et les chiffres en particulier) on peut tout faire, tout justifier, dans la mesure où elles sont des sciences formelles. Le caractère axiomatique des mathématiques est paradoxalement le moyen subtil qu’utilisent les technocrates pour déguiser le mensonge en vérité scientifique indiscutable. S’il en est ainsi c’est parce que, comme le précise Bertrand Russell, « Les mathématiques peuvent être définies comme le domaine dans lequel on ne sait jamais de quoi on parle, ni si ce que l’on dit est vrai ». Ce n’est dès lors pas étonnant de voir que certains pays en faillite aujourd’hui ont réussi, par le passé, à faire une alchimie des chiffres qui a leur a permis de maquiller les déficits, le PIB et de manipuler le taux de croissance. Faut-il rappeler que des fonctionnaires du ministère de l’économie et des finances en Grèce ont été reconnus coupables (en complicité avec les gouvernants) de manipulation des données ?

 

La deuxième raison est que lorsque les postulats de départ ne sont pas discutés ou sont inconnus, les résultats obtenus  deviennent de facto nécessaires, irréfutables et par conséquent, dogmatiques et anti-démocratiques. Le principal n’est donc pas le résultat auquel on aboutit, mais plutôt les postulats de départ. Quand on parle du taux de croissance du Sénégal entre 2012 et 2017, on ne tient pas en compte qu’on part d’un postulat radicalement différent de celui qui a permis de calculer le taux de croissance entre 2009 et 2011. La crise financière et la flambée exponentielle du prix du baril du pétrole durant cette période ainsi que le ralentissement économique qu’ils induisent conjugué à l’incertitude politique de l’époque sont des données que le régime actuel refuse de prendre en compte dans le calcul de ses « performances économiques jamais inégalées ». Or c’est évident qu’une économie ne se présente pas de la même façon dans des contextes aussi différents.

 

Ce qui devrait intéresser les gouvernements (puisque c’est le vécu des populations qui légitime son action) c’est la satisfaction de ses besoins présents sans compromettre ses besoins futurs. Mais avec la technocratie, la priorité est accordée aux chiffres, à l’économie virtuelle sur celle réelle. Ce qui est curieux avec le régime actuel c’est que ses tenants qui, il n’y a guère longtemps, rétorquaient à l’argument des infrastructures de Wade que « les routes et les aéroports ne se mangent pas » sont précisément ceux qui vantent la croissance économique du Sénégal.

 

Au Sénégal, la technocratie est plus sournoise, car elle opère de façon rusée par une division technique du travail : les experts en droit et en économie sont relayés par des communicants et des journalistes. Mary Tew Niane, Papa Abdoulaye Seck, Sidiki Kaba, Ismaila Madior Fall, Latif Coulibaly, Souleymane Jules Diop, Yakham Mbaye, Abou Abel Thiam, Mamadou Thiam, tous ces inspecteurs du Trésor et des Impôts et Domaines qui se bousculent aux portes de l’APR, etc. sont les garants et les relais de la posture technocratique du régime. Cette division du travail permet de fabriquer une opinion que l’on impose aux citoyens incapables de participer à un débat à l’allure scientifique, mais au contenu radicalement faux.

 

La frénésie avec laquelle des journalistes et des avocats qui plaident dans les médias ont été recrutés par le régime actuel illustre ce souci de contrôler le logos dans une société a priori ouverte, mais qui, dans les faits, est despotique. C’est ce que Dina DREYFUS et Florence KHODOSS appellent le despotisme éclairé de la technocratie. La rationalité technocratique est au service d’un pouvoir frileux, incompétent et décidé à se perpétuer. La seule façon qu’a un tel pouvoir de se maintenir est le mensonge. Le résultat de cette supercherie industrielle est que la justice est rendue au tribunal, mais c’est dans la presse que le verdict est théorisé et validé à l’avance, l’économie est gérée par des technocrates, mais sa réalité sociale est déguisée en chiffres et en formules pseudos scientifiques.

 

Les faits réels de notre économie sont : non payement des indemnités de bac aux enseignants, non payement des frais de scolarité des étudiants orientés dans les universités privées, absence de financement de la compagne arachidière, gèle des rappels de salaire des fonctionnaires, chômage endémique, problèmes d’évacuation et de traitement des ordures, dettes écrasante de ce qui est pompeusement appelé CMU,  une pauvreté qui s’accroit, des engagements sociaux jamais respectés. Mais la prouesse de ce régime est qu’il a réussi à taire tous ces ratés dans un flot de mensonge aux allures technocratiques. On recourt à des arguments de propagande sous le couvert de la scientificité d’un discours pour réfuter la possibilité même d’un débat contradictoire.

 

Présumé non dépositaire de la compétence scientifique requise pour comprendre le discours technocratique, le citoyen ordinaire est ainsi enfermé dans un silence forcé en plein univers démocratique. Le ressort principal de la technocratie est paradoxalement l’irrationnel qui opère dans le rationnel : l’affectivité de l’interlocuteur est sollicitée davantage que sa rationalité pour faire accepter un contenu faux dans une forme rationnelle.

 

Alassane K. KITANE

Professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès,

SG du Mouvement citoyen LABEL-Sénégal

 

[1] Dina DREYFUS et Florence KHODOSS, in « Les Temps Modernes », déc. 1965, N°235

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